Retour en scène de Me Nicolas Tiangaye

Quelques semaines après ce retour au-devant de la scène, ce ténor du barreau de Bangui a notamment confié à l’ACAP sa vision du prochain Dialogue politique Inclusif, de l’arrestation de Jean-Pierre Bemba, pour ne citer que ces questions d’actualité.



Est-ce une manière de vous inviter au Dialogue politique inclusif prévu dans les semaines à venir ?

Nicolas Tiangaye : la création de la Convention Républicaine pour le Progrès social n’a rien à voir avec la tenue du Dialogue Politique Inclusif. L’idée de la création de ce parti a germé avant même que la question du dialogue ait été abordée par l’opposition démocratique. Ensuite, si le dialogue se tient maintenant, il est évident que la CRPS ne pourrait pas y participer pour une question de reconnaissance. Par contre si notre reconnaissance intervient avant la tenue du Dialogue Politique inclusif, notre participation devient nécessaire. Donc pour nous, il n’y a aucun lien entre la création de ce parti et la tenue du Dialogue Politique Inclusif.

Que répondez-vous à ceux qui vous accusent d’agir par dépit après votre défaite aux législatives de 2005 que vous avez mis sur le compte de la fraude ?

Nicolas Tiangaye : C’est à croire que je n’ai jamais eu un parcours militant. C’est à croire que mes adversaires qui laissent tomber leur masque me dénient le droit de jouer un rôle politique dans mon pays.
Je voudrais simplement dire que la Convention Républicaine pour le Progrès Social est un parti politique qui regroupe en son sein plusieurs personnes de divers horizons socio- professionnels. Ce n’est pas la propriété de Tiangaye Nicolas en tant qu’individu. Je ne pense pas qu’un parti politique qui est créé par plusieurs personnalités issues de toutes les préfectures de la RCA se fixe pour objectif la vengeance de l’un de ses membres qui a été victime d’un hold-up électoral dont la réalité est au demeurant reconnue par ses adversaires. Il s’agit là de propos qui sont tout à fait incohérents, qui ne tiennent pas compte de la lutte que j’ai toujours menée parce que j’ai été de tous les combats. Enfin, il faut éviter la personnalisation du débat politique. Il faut élever le débat démocratique afin de lui conférer ses lettres de noblesse.

L’échiquier politique centrafricain foisonne de partis politiques, dont beaucoup sont considérés comme des coquilles vides. Comment comptez-vous procéder pour ne pas en être une de plus ?

Nicolas Tiangaye : Pourquoi attendre la création de la CRPS pour dire qu’il y a un parti de plus ? Je pense que le fait de n’avoir pas posé cette question aux 20 ou aux 30 partis dont la création a précédé la notre est plus un hommage rendu à la CRPS qu’une condamnation.

La question du nombre de partis politiques en RCA doit être abordée à deux niveaux d’analyse : celui de la création et celui de la représentativité nationale.

S’agissant de la création d’un parti politique, le principe est celui de la liberté absolue car nous sommes dans un système constitutionnel de multipartisme intégral et non limité. Cela veut dire qu’on ne peut tirer argument des faiblesses du système pour interdire à des compatriotes de créer le parti de leur choix pour y défendre les valeurs et idéaux auxquels ils croient.

Bien entendu, cette liberté a donné lieu à des abus. C’est ainsi que souvent 4 ou 5 individus, autour de quelques bouteilles de castel bière peuvent décider dans un cabaret de fonder un parti politique. D’où la naissance de ces groupuscules fantomatiques qui sont tout sauf des partis politiques, par ce qu’ils n’ont jamais tenu d’assemblée générale constitutive ni de congrès, par ce qu’il n’ont pas de siège, par ce qu’ils n’ont pas confectionné de cartes de membres, par ce qu’ils n’ont pas d’autres adhérents que les fondateurs, par ce qu’ils n’ont mis en place aucun organe de base de leur « parti », par ce qu’ils n’ont jamais présenté un seul candidat à une élection, etc.

Le Dialogue National en 2003 a stigmatisé cette situation. L’ordonnance sur les partis politiques et le statut de l’opposition a pris en compte les recommandations pertinentes du Dialogue National, à savoir : l’effectivité et la représentativité nationale d’un parti politique.

En effet, en ce qui concerne ce deuxième niveau d’analyse, la loi est claire et a instauré un mécanisme de régulation et de dissolution automatique des partis qui ne remplissent pas un certain nombre de conditions : tout parti politique qui ne peut pas recueillir au moins 5% aux élections municipales ou législatives est dissous de plein droit.

Je dis qu’il y a urgence à appliquer la loi : d’abord organiser les élections municipales conformément aux recommandations fortes du Dialogue National, ensuite prononcer la dissolution d’office de tous les agrégats rachitiques qui n’auront pas eu au moins 5% aux élections municipales ou législatives.
Si la loi était appliquée, il y aurait moins de 15 partis politiques dans le pays.

En ce qui concerne la CRPS, nous entendons inscrire notre action dans une perspective d’occupation du champ politique. Alors si aujourd’hui, la CRPS est un parti de plus, il est le parti qui apportera un plus.

Ces observations prennent en compte le fait que l’animation d’un parti politique nécessite un minimum de moyens, notamment financiers, et que généralement les partis politiques centrafricains éprouvent beaucoup de difficultés à l’heure actuelle pour se maintenir en vie. Alors comment comptez-vous faire, au CRPS, pour échapper à ces difficultés ?

Nicolas Tiangaye : Je pense qu’aucune organisation ne peut échapper à cette règle fondamentale selon laquelle l’argent est le nerf de la guerre. Bien entendu la CRPS sera confrontée à cette difficulté, mais nous allons compter d’abord sur les cotisations de nos membres, et puis sur les dons et legs, ainsi que toutes les ressources qui sont prévues par les textes pour faire face à toute éventualité.

Comment la CRPS se positionne-t-il sur cet échiquier politique qui comprend essentiellement la majorité présidentielle et l’opposition dite démocratique ?

Nicolas Tiangaye :
Nous ne nous positionnons par rapport à personne ! La CRPS a été créée avec une vision politique, en plaçant son action dans une perspective historique. Nous entendons nous battre pour faire adhérer le maximum de Centrafricains à nos idéaux et aux valeurs républicaines que nous entendons défendre. Donc la CRPS n’a pas été créé pour être à la solde de la majorité présidentielle ou de l’opposition démocratique, voire armée. Notre Parti a été créé pour défendre les idéaux qui lui sont propres.

Deux ans vous séparent des élections législatives et présidentielles prévues pour 2010, n’est-ce pas un peu court pour vous-même et votre parti ?

Nicolas Tiangaye :
Oui, c’est possible que cela soit un peu court, mais l’expérience a montré que dans certains pays, des candidats ont donné de bons résultats au niveau électoral, même s’ils se sont présentés un peu tardivement. L’exemple du Bénin est là pour le prouver, mais on verra par rapport aux résultats des élections en 2010.

Pouvez-vous nous situer quant aux objectifs que vous allez viser en 2010, qu’il s’agisse des législatives ou de la présidentielle ?

Nicolas Tiangaye :
Mais en réalité, un parti est créé pour la conquête, pour l’exercice et pour la conservation du pouvoir de l’Etat ; c’est ça l’objectif stratégique d’un parti politique. Je ne crois pas qu’un parti soit créé pour faire autre chose.

En ce qui nous concerne, nous allons d’abord commencer à nous implanter au plan national, et puis à tenir nos assises, particulièrement le congrès constitutif et c’est ce congrès qui décidera si nous aurons à présenter des candidats à l’élection présidentielle et puis aux législatives.

Doit-on également attendre ce congrès pour connaître le projet, les propositions que la CRPS compte défendre lors de ces futures consultations ?

Nicolas Tiangaye :
Il faut attendre ce congrès parce que vous savez, le Directoire politique provisoire n’est qu’une structure aux pouvoirs limités. Il n’a pas la capacité de tout faire. Tout se prépare. Le Directoire Politique Provisoire ne peut se substituer à des organes qui lui sont hiérarchiquement supérieures et assumer des tâches qui relèvent de la compétence du Comité Central et du Congrès. Il faut associer la base du parti et un maximum de cadres à l’élaboration de son projet de société et de son programme politique.

Un Dialogue Politique dit « Inclusif » va se tenir, peut-être dans quelques semaines, comment l’envisagez-vous, quels devraient être, selon vous, ses objectifs ?

Nicolas Tiangaye :
Nous avons appelé de nos vœux la tenue de ce Dialogue Politique Inclusif qui doit permettre aux Centrafricains de se réconcilier. Nous avons dit que c’est la dernière opportunité historique pour sortir notre pays de l’impasse au regard des souffrances de la population martyrisée. Moi, je pense que l’un des objectifs majeurs, c’est la paix, c’est la restauration de la paix dans le pays. Ensuite, c’est de préparer également les conditions pour la tenue d’élections justes, transparentes et équitables en 2010. A mon avis, ce sont les deux exigences les plus importantes.

Il y a quelques mois le président français, Nicolas Sarkozy, a annoncé son intention de réviser les accords liant son Pays aux anciennes colonies françaises d’Afrique. Qu’en pensez-vous et comment pensez-vous que la République Centrafricaine devrait aborder cette question ?

Nicolas Tiangaye :
Je ne peux pas parler au nom de la République Centrafricaine, mais en ce qui concerne ma position, si la France veut retirer ses troupes, si elle veut réviser les accords de coopération militaire qui la lient aux pays africains, c’est son droit le plus absolu. Je ne vois pas comment les pays africains auront à s’opposer à cette volonté de la France. Je pense que, comme l’a souligné le Président Wade, le moment est venu pour que les Africains eux-mêmes prennent en charge leur propre sécurité au lieu de confier leur défense à l’ancienne puissance coloniale.
Je crois qu’il faut activer et rendre efficace le mécanisme de sécurité de l’Union Africaine pour la stabilisation des pays africains.

Quelle est votre réaction à l’arrestation il y a quelques jours de l’ancien vice-président du Congo Démocratique, Jean-Pierre Bemba ?

Nicolas Tiangaye :
Moi, je ne peux que me réjouir de l’arrestation de Bemba. J’étais le Président de la Ligue Centrafricaine des Droits de l’Homme quand la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme a envoyé une mission d’ enquête à Bangui et la Ligue a contribué de façon significative à la clarification des problèmes qui s’étaient posés à l’époque, à savoir la responsabilité pénale de Bemba et autres dans les exactions qui ont été commises en Centrafrique et qui relevaient de la compétence de la Cour pénale internationale puisqu’il y avait eu des viols, des tueries, des pillages sur une grande échelle et que par conséquent on était devant une situation extrêmement grave et qui justifiait la saisine de la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et pour crimes contre l’humanité. Vous savez très bien que beaucoup de femmes ont été violées devant leurs maris, devant leurs enfants, des filles ont été violées devant leurs pères, devant leurs mères, devant leurs frères et sœurs, et puis il y en a qui ont été contaminées par le virus du sida à la suite de ces viols et qui en étaient mortes, il y avait des enfants qui étaient nés aussi des suites de ces viols. Ces crimes horribles qui ont souillé l’honneur de notre peuple étaient d’une gravité exceptionnelle. On ne peut pas assurer l’impunité à des criminels de cet acabit. Donc je ne peux que me réjouir en tant que militant des droits de l’Homme de l’arrestation de Bemba qui doit rendre compte de ses crimes devant la justice internationale.

le MLC, parti de Jean-Pierre Bemba a crié à la politisation de la Cour pénale internationale, pensez-vous qu’il y a lieu de formuler ce genre de critique à l’endroit de la CPI ?

Nicolas Tiangaye : C’est trop facile ! Eux-mêmes, ils reconnaissent qu’il y a eu des viols, des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité qui ont été commis en RCA. On ne peut pas d’une part dire qu’il y a eu des crimes, et puis d’autre part soutenir qu’il y a politisation de la juridiction qui est appelée à statuer sur ces crimes. Je pense qu’il n’y a pas de politisation parce que ce n’est pas la République Démocratique du Congo qui a déposé plainte contre Bemba dans le dessein d’écarter un adversaire politique. C’est, d’une part, la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme et, d’autre part, l’Etat centrafricain qui ont déposé plainte contre Bemba. Ils ont agi dans le seul intérêt des victimes.
L’argument selon lequel il y a politisation de la CPI relève purement et simplement de l’amalgame.

Beaucoup ont réclamé que tous ceux qui sont impliqués dans ce dossier subissent le même sort réservé à Jean-Pierre Bemba. Qu’est-ce que vous en pensez, en tant que militant des droits de l’Homme et avocat ?

Nicolas Tiangaye :
Les troupes de Bemba étaient venues en Centrafrique à la demande de l’ex- président Ange Félix Patassé. Et ensuite, la plainte qui a été déposée visait nommément Ange Félix Patassé, Bemba et Abdoulaye Miskine. Donc si les éléments d’enquête mettent en lumière la responsabilité pénale de ces personnes, il est évident qu’elles doivent répondre de leurs actes devant la Cour pénale internationale.


Jeudi 12 Juin 2008
Acap
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